Le Gypaète victime de son succès
Le 28 juin, sur le site de lâcher du Roc du Salidou à Dourbies, les agents du Parc national ont dû intervenir en urgence : un photographe s’était approché au plus près de deux jeunes gypaètes barbus, provoquant chez l’un d’eux un envol de panique. Ne maîtrisant pas encore son vol, cet oiseau aurait pu rencontrer de sérieuses difficultés (atterrissage non contrôlé dans un endroit non favorable, risques de blessures). De plus, ce genre de situation génère un stress important pour les oiseaux.
Cet incident, loin d’être isolé, relance la question du dérangement de la faune par la photographie de nature — un sujet sur lequel la LPO et le Parc national des Cévennes souhaitent alerter, à l’heure où quatre jeunes gypaètes viennent tout juste de prendre leurs premiers repères sur l’Aigoual.

Un beau cliché ne nécessite pas forcément d’être au plus près de l’animal. Cette photo d’un gypaète barbu a été réalisée avec un Sony DSC-RX10 IV, dont le zoom était réglé à 140 mm (380 mm en équivalent plein format). Ce grossissement permet d’obtenir des images très détaillées tout en restant à plusieurs dizaines de mètres de l’oiseau, limitant ainsi les risques de dérangement – Pradines en vol © Caroline Devevey – Parc national des Cévennes
Un printemps 2026 sous le signe du retour du gypaète sur l’Aigoual
Depuis 2012, le programme de réintroduction du Gypaète barbu dans les Grands Causses, porté par la LPO, le Parc national des Cévennes, en partenariat avec le Parc naturel régional des Grands, notamment dans le cadre des programmes européens Life Gypconnect et Gyp’ACT, a permis de lâcher 47 jeunes gypaètes dans le sud du Massif central.

Durant l’opération de lâcher de Gypaètes en 2026 sur l’Aigoual. © Olivier Prohin – Parc national des Cévennes
En 2026, pour la première fois, le massif de l’Aigoual accueille ce programme, sur le site du Roc du Salidou, à Dourbies, avec le soutien du Conseil départemental du Gard.
Le 13 mai, dans des conditions encore hivernales, deux jeunes gypaètes, Valat et Viatge, y ont été déposés. Le 9 juin, deux autres oiseaux, Ventus et Ventalon, les ont rejoints. Le 24 juin, Viatge, l’aînée du groupe, a commencé à s’entraîner à voler : une étape décisive et périlleuse dans la vie d’un jeune rapace.

Ventus est un gypaète femelle laché sur le site du Roc du Salidou à l’âge de 89 jours en Juin 2026 © Olivier Prohin – Parc national des Cévennes
L’envol, moment le plus critique de la vie d’un gypaète
Le Gypaète barbu (Gypaetus barbatus) est le plus grand rapace d’Europe, avec une envergure pouvant dépasser 2,90 mètres. Surnommé « casseur d’os » pour son régime alimentaire quasi exclusivement composé d’os et de moelle, qu’il laisse tomber sur les rochers pour les briser, il se distingue par les longues plumes noires qui encadrent son bec, évoquant une barbe.
C’est une espèce à la reproduction très lente : la femelle pond un ou deux œufs, à quelques jours d’intervalle, mais un seul jeune survit toujours, l’aîné éliminant systématiquement le cadet. L’incubation dure près de deux mois, assurée à tour de rôle par les deux parents, puis le jeune reste encore environ quatre mois au nid avant son premier envol.
Persécuté et empoisonné, il avait disparu des Alpes au début du XXe siècle ; sa réintroduction, engagée depuis les années 1980 dans les Alpes puis depuis 2012 dans les Grands Causses, reste un travail de très longue haleine, où chaque individu compte.

Gypaète adulte en vol © Caroline Devevey – Parc national des Cévennes
La période de l’envol est justement la plus fragile de toute la vie du jeune oiseau : ses muscles, ses réflexes et sa maîtrise du vol sont encore approximatifs, et une chute ou un choc contre la roche peut lui être fatal. C’est précisément à ce moment que le moindre dérangement, un bruit, un mouvement brusque, une approche trop proche, peut le pousser à s’envoler prématurément ou paniqué, avec un risque réel d’accident.
Un dérangement récurrent malgré la prévention
Depuis plusieurs années, les sites de lâcher attirent un nombre croissant de photographes, dont certains n’hésitent pas à s’en approcher au plus près pour obtenir le cliché recherché.
Ce phénomène n’est pas propre au Gypaète barbu : la pratique de la photographie animalière, en plein essor, est identifiée par les associations naturalistes comme une source croissante de dérangement pour la faune sensible, en particulier pour les rapaces en période de reproduction ou d’envol.

La photographie animalière est en plein essor, notamment chez les jeunes. Nombreux sont ceux (comme ici) qui la pratiquent en respectant les bons gestes mais certains n’hésitent pas à s’approcher au plus près au risque de mettre en danger les espèces qu’ils souhaitent immortaliser… © Parc national des Cévennes
Sur le terrain, malgré un panneautage d’information conséquent, une surveillance quotidienne assurée par les salariés de la LPO et les agents du Parc national, et une formation dédiée aux photographes proposée par le Parc national des Cévennes et la LPO en mars 2026, ces efforts de prévention ne suffisent pas toujours.

Lâcher de Gypaètes en 2026 sur l’Aigoual. Des panneaux présentant l’espèce, le programme de réintroduction ainsi que l’importance de respecter la zone de tranquillité ont été positionnés tout autour du site © Olivier Prohin – Parc national des Cévennes
Le dimanche 28 juin, les agents du Parc national ont dû intervenir en urgence auprès d’un jeune photographe positionné au cœur même du site de lâcher, qui est une Zone de Sensibilité Majeure (ZSM), provoquant un envol de panique chez l’un des oiseaux ne maîtrisant pas encore parfaitement son vol. Un second individu dont il était proche, encore non volant, aurait pu se jeter dans le vide sous l’effet de la peur.
Cette intervention s’est soldée par la verbalisation du photographe.
Un cadre légal clair
Le Gypaète barbu, comme l’ensemble des rapaces, est une espèce protégée. À ce titre, toute perturbation intentionnelle susceptible de nuire à sa tranquillité constitue une infraction, et peut, selon les circonstances et la gravité des faits, constituer un délit dès lors qu’elle entraîne des blessures ou la mort d’un individu.

Aven, femelle immature qui avait 3 ans au moment de la photo © Bruno Descaves – Parc national des Cévennes
Les agents du Parc national et de l’Office français de la biodiversité disposent, dans ce cadre, de pouvoirs de constatation et, si nécessaire, de saisie du matériel ayant servi à commettre l’infraction. La réponse apportée dépend à chaque fois du contexte : de la simple sensibilisation sur place à la verbalisation, voire à des suites plus lourdes en cas de récidive ou d’impact avéré sur les oiseaux.
Une tranquillité à préserver collectivement
Le succès de ce programme de réintroduction, engagé depuis plus de dix ans, repose sur un équilibre fragile entre présence humaine et quiétude nécessaire aux oiseaux. Pouvoir observer et photographier ces grands rapaces est une chance, à condition de le faire à bonne distance, sans jamais s’approcher des vires de lâcher ni chercher à provoquer une réaction de l’animal pour la photo.
Chaque site de nidification ou de réintroduction fait l’objet d’une Zone de Sensibilité Majeure, au sein de laquelle il est préconisé de ne pas pénétrer pendant les périodes sensibles. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre onglet dédié aux sites à fortes sensibilité pour le Gypaète.
Nous invitons par conséquent les photographes à concilier leur passion et le respect du vivant pour contribuer à ce que Valat, Viatge, Ventus et Ventalon prennent, cet été, leur envol en toute sécurité.
Pour observer les jeunes gypaètes réintroduits, privilégiez les observations depuis la vallée. Des animations, sorties et points d’observations sont régulièrement organisés par la LPO et le Parc national des Cévennes.
N’hésitez pas à consulter le programme des animations estivales du Parc national des Cévennes ou l’onglet Évènements du site Internet du Life GYP’ACT pour connaitre la programmation des sorties et animations.
Pour aller plus loin :
- La réintroduction du gypaète barbu dans les Grands Causses
- Tout savoir sur le gypaète barbu sur notre site Biodiv’Cévennes
- Nos conseils pour la photographie animalière
- En savoir plus sur les zones de sensibilité majeure
Lien vers l’article d’origine publié par le Parc national des Cévennes : https://www.cevennes-parcnational.fr/fr/actualites/le-gypaete-barbu-victime-de-son-succes


